Biographie de Donatien Mahele Lieko Bokungu dit général Mahele

Donatien Mahele Lieko Bokungu, dit Mahele, surnommé le Tigre, est un général zaïrois, né le 15 avril 1941 à Léopoldville, actuelle Kinshasa, où il fut assassiné le 16 mai 1997. Il est considéré par une partie des Congolais comme l’un des officiers les plus intègres de la 2e République du Congo qui portait alors le nom de Zaïre sous le régime du maréchal Mobutu.

 

Donatien Mahele nait le 15 avril 1941 à Léopoldville, au Congo belge. Cousin du futur général Eluki, il est issu d’une famille Mbuza de la province de l’Équateur. En 1963, il adhère au mouvement national congolais lumumbiste. Charpentier de formation.

1965 Mobutu prend le pouvoir, Mahele est envoyé en formation au camp de Kitona, où des instructeurs belges le prennent en charge, puis chez les paras commandos de N’djili où il noue avec les conseillers français du général Jeannou-Lacaze.

Il est en 1968 officier dans la garde présidentielle du général Mobutu. Et vers 1969 il nommé instructeur au   Centre de formation des commandos de Kotakoli. Il est nommé commandant du camp en 1970.

 

Bataille de Kolwezi

 

En 1978, le major Mahele, formé à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, commande le 311e bataillon parachutiste des forces armées zaïroises, entraîné par les Français. Il dirige son unité pendant la seconde guerre du Shaba. Une de ses compagnies est anéanti en étant parachutée sur Kolwezi mais il prend la tête d’une autre compagnie qui parvient dans la ville par voie terrestre et reprend l’aéroport aux rebelles qu’il tient jusqu’à l’arrivée des légionnaires français et des Marocains du colonel Loubaris.

 

Dans les années 1980 il devient chargé de cours à l’école supérieure militaire de Kinshasa Binza. Il est ensuite envoyé en 1982 à école de guerre en France pendant 2 ans et reçoit le grade de lieutenant-colonel à son retour. Il prend en 1986 la tête du service d’actions et de renseignements militaires, les services secrets zaïrois. Mais sa tâche est de surveiller les frontières intérieures.

 

Mission au Rwanda

En 1990, il est envoyé par Mobutu, alors allié du président rwandais Habyarimana, combattre le Front patriotique rwandais de Paul Kagame. Avec ses méthodes, parfois expéditives, Mahele contribue à repousser la première offensive du Front patriotique rwandais (FPR) sur Kigali, et c’est au cours d’un combat contre les FAZ que le premier chef militaire du FPR, le commandant Fred Rwigyema, trouve la mort. Cependant Un de ses subordonnés, appartenant à la division spéciale présidentielle (DSP), la garde prétorienne mono ethnique de Mobutu, lui aurait tiré dessus lors des combats. Mahele est nommé général de brigade après cette opération.

 

 

Répression des pillages et mise en retrait

En 1991 alors que la République démocratique du Congo connait une grave crise morale au sein de sa classe dirigeante et une mutinerie des soldats, le général Mahele, alors chef d’état-major de l’armée, se distingue en sanctionnant violemment les auteurs des pillages, exécutant certains de ses anciens subordonnés parachutistes reconnus coupables. Il est nommé chef d’état-major des FAZ en 1992 et devient rapidement général de corps d’armée.

Il réprime d’autres pillages lors d’une mutinerie de la DSP en 1993. Sa popularité auprès de la population qu’il a libérée des soldats prédateurs lui vaut alors la méfiance du Maréchal Mobutu, qui l’écarte des rouages du pouvoir en le nommant « attaché à la présidence », un poste sans fonction. À cette occasion, Mahele prend les rênes d’une plantation privée offerte par Mobutu, d’une valeur d’un million de dollars.

 

Une traversée du désert de quatre ans 

 

Commence alors, pour Mahele, une traversée du désert qui durera quatre ans. Nommé conseiller militaire de Mobutu – ce poste est une coquille vide, d’autant que le maréchal se méfie terriblement de lui -, il se retire dans sa plantation d’Ebonda, non loin de Bumba, province de l’Equateur, sur ses terres en quelque sorte. La Plantation et Elevage de la Mongala (PEM), c’est le petit royaume de Mahele : une huilerie pour palmistes, un hôpital, une église, plusieurs villas et 350 ouvriers agricoles. Le général y régente en féodal une production qui rapporte gros puisque la multinationale Unilever, ancien propriétaire de la PEM, la commercialise et paie rubis sur l’ongle.

Comment Mahele, dont on sait qu’il n’a pas la réputation d’un capteur de fonds, a-t-il pu réunir la somme nécessaire pour acquérir ce domaine de 1 million de dollars ? Ambiguïtés zaïroises : c’est Mobutu lui-même qui, via le gouverneur Nyembo Shabani, a offert au général l’argent nécessaire. Le bénéficiaire, selon ses proches, « estimait que cela lui était dû » après tant d’années passées dans l’armée sans s’enrichir. Il n’a donc pas refusé. Quant au maréchal, il trouvait sans doute judicieux de maintenir ainsi, dans le confort et à distance, un homme qu’il considérait depuis l’incident de la conférence nationale comme un rival potentiel.

 

Anesthésié, Mahele disparaît alors de l’avant-scène zaïroise. Il passe l’essentiel de son temps à Ebonda et voyage beaucoup. On le voit en Chine, à Hong Kong, en Afrique du Sud, mais aussi à Paris où il maintient le contact avec ses amis militaires et responsables de la DGSE. On le sonde, parfois, sur ses intentions. Lui répond invariablement que, depuis la dispersion entre différents corps des éléments de la 31e brigade et du Centre de commandos de Kotakoli, il ne dispose plus d’aucune base sur laquelle s’appuyer. « Il n’y a qu’une seule armée qui vaille, c’est la DSP. Et elle est monoethnique. Toute tentative est donc vouée à l’échec ».

De plus en plus, il songe à démissionner et à se lancer une fois pour toutes dans les affaires. Ses proches, notamment les Français qui commencent à songer à lui comme carte de rechange, ont du mal à l’en dissuader. Lorsqu’en août 1996, Mobutu se fait opérer à Lausanne d’un cancer de la prostate, ils reviennent à la charge : « Tu dois attendre, te tenir en réserve. » Mahele acquiesce, presque à contrecœur. C’est alors que l’orage qui se lève à l’Est va tout changer…

 

Rappel aux affaires et assassinat

 

En octobre, de violents combats éclatent à Uvira, dans le Sud-Kivu, entre une mystérieuse Alliance des forces de libération du Congo et l’armée zaïroise. En novembre, Goma et Bukavu tombent. Depuis sa résidence de Roquebrune-Cap-Martin, Mobutu limoge Eluki de son poste de chef d’état-major et le remplace par le général Baramoto Kpara. Inexorablement, comme un château de cartes, les positions des FAZ s’effondrent les unes après les autres. Pis : les éléments de la Division spéciale présidentielle envoyés sur le front passent le plus clair de leur temps à se battre contre les autres unités de l’armée zaïroise, afin de pouvoir être les premiers à piller.

 

Ce jour-là, 8 décembre 1996, soit 48h après son retour au Zaïre, le président Mobutu prend la décision que l’on attendant ardemment de lui : il nomme le Général Mahele Lieko chef d’état-major des Forces Armées Zaïroises, en remplacement du Général Eluki, suspendu un mois auparavant.

A la sortie de l’audience lui accordée par Mobutu, le Général Mahele fit savoir à l’opinion qu’il avait aussi reçu, à sa demande, les pleins pouvoirs sur la célèbre Division Spéciale Présidentielle (DSP) ainsi que sur la Garde Civile et la Gendarmerie.

 

En effet, Mobutu rentre à Kinshasa avec en poche, sur l’insistance pressante des Français, le décret qui nomme à nouveau Mahele à la tête de l’état-major. « C’est votre seule chance », lui a-t-on dit. Le maréchal a longuement hésité face à la perspective d’un tandem Mahele-Kengo wa Dondo (le Premier ministre), qu’il juge peu sûr. Mais il n’a pas le choix : Paris est la seule capitale qui le soutienne encore.

 

Pris en charge par les militaires français de l’ambassade. Soucieux de sa sécurité, ces derniers lui donnent trois conseils pressants : quitter sa villa du quartier de Binza, trop proche du camp Tshatshi de la DSP ; travailler ailleurs qu’au quartier général, situé lui aussi à Binza ; et limiter autant que possible ses déplacements sur le front. Ce ne sont pas les hommes de Kabila que redoutent les amis du général, mais bien une tentative d’assassinat par des éléments « incontrôlés » de la Division spéciale présidentielle ou de la Garde civile. Ambiance… Pendant deux mois, jusqu’à fin février 1997, Mahele et les Français œuvrent main dans la main.

Avec l’appui, à Paris, de Fernand Wibaux et de Dominique de Villepin, le général met en place un plan de sauvetage politico-militaire qui équivaut en fait à un coup d’Etat en douceur.

 

Le Général Donatien Mahele Lieko (surnommé « Tigre ») était un des meilleurs généraux zaïrois, un ancien de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr.

Il a toujours été considéré comme l’un des officiers les plus intègres de la 2ème République, un vétéran de toutes les guerres.

Sa bravoure et sa dureté (sa répression des pillages et des mutineries de 1993 fut extrêmement violente) firent de lui un militaire craint et respecté, qui avait toujours proclamé sa fidélité absolue à Mobutu, mais aussi son souci de respecter les institutions de l’état.

 

Un plan d’urgence en quatre étapes : reconstitution, avec l’aide de matériel et d’instructeurs français, de la 31e brigade parachutiste ; réduction des effectifs « inutiles » des FAZ – de 80.000 à 30.000 hommes ; démantèlement, au besoin par la force, de la DSP ; mise en place d’un tandem Mahele-Kengo capable de négocier « la tête haute » avec Kabila, le maréchal étant contraint de régner sans gouverner.

Ce programme nécessite évidemment une forte implication française. Le président Chirac, à qui le projet est soumis, hésite. II n’est pas hostile à l’envoi de vivres et de médicaments pour la brigade et n’écarte pas a priori quelques livraisons discrètes de matériel. Mais il est hors de question que des militaires français aillent se fourrer dans ce guêpier.

Consulté, le Premier ministre Alain Juppé est, lui, farouchement hostile à toute intervention directe ou indirecte de la France. Fin février, alors que les villes de Watsa, Kalemie, Isiro, Kalima et Kindu sont déjà tombées entre les mains des rebelles, une note de la DGSE fait la différence : si Mahele et Kengo prenaient le pouvoir, les généraux Nzimbi et Baramoto tenteraient à coup sûr un contre-putsch. Trop risqué. Chirac tranche : l’opération de soutien au général Mahele n’aura pas lieu.

Donatien Mahele est effondré. « Les Français m’ont trahi », confie-t-il à un proche. Le général, qui sait que des consignes secrètes ont été données aux hommes de la DSP et de la Garde civile de ne pas obéir à ses ordres, est désormais convaincu que la bataille est perdue. Lui faut-il une preuve supplémentaire ? Il est à Kisangani, trois jours avant la chute de la ville, le 15 mars. Devant le dernier carré des défenseurs, il exhorte ses troupes à « sauver l’honneur » et conclut : « Ceux qui veulent se battre, à ma gauche ; ceux qui veulent se rendre, à ma droite ! » Sans mot dire, la quasi-totalité des soldats se rangent à sa droite. Ne demeurent, de l’autre côté, que les Rwandais des ex-FAR et les mercenaires serbes.

 

De retour à Kinshasa, Mahele est amer : « Cette armée en déroute n’est pas la mienne, c’est celle d’un clan ; ce que fait Kabila, j’aurais dû le faire depuis longtemps. » En fait, alors que le Premier ministre Kengo, rendu responsable de la perte de Kisangani, est « limogé » le 18 mars par le Parlement de transition, le général Mahele estime qu’il ne lui reste plus qu’à anticiper l’arrivée inéluctable à Kinshasa des troupes de Laurent Désiré Kabila. De quelle manière ?

C’est alors qu’entrent en scène, sur les talons des Français qui ont lâché leur protégé sans plus d’égards, les Américains… L’ambassadeur Daniel Simpson, en ce mois de mars, a une idée fixe : éviter que la libération de Kinshasa soit l’occasion d’un bain de sang sous l’œil indiscret des caméras de CNN.

 

Lui-même et le négociateur dépêché par Washington dans la région, Bill Richardson, souhaitent donc une solution de compromis dans laquelle Kabila, Etienne Tshisekedi et les « éléments sains » de l’armée aient leur place. Elle implique, bien sûr, que Mobutu soit mis à l’écart et que la DSP soit démantelée. Pour cela, Mahele a un rôle central à jouer et les Américains le lui font savoir.

 

 

Très vite, le chef d’état-major se donne à eux comme il s’est donné aux Français, c’est-à-dire avec une évidente naïveté. Généralissime sans armée, il se persuade que Kabila a « besoin » de lui « s’il ne veut pas être le prisonnier de Kagame ». Il se prend aussi à rêver d’une élection présidentielle prochaine à laquelle il se présenterait sous une étiquette lumumbiste. Encouragé par les Américains et dans le plus grand secret, Mahele se résout enfin à franchir le Rubicon : en pleine guerre, et de lui-même, lui le chef d’état-major des FAZ prend contact avec l’ennemi.

 

Trahison ou patriotisme ?

 

Ce contact est d’abord indirect. L’un de ses proches amis, Wilson Omanga, homme d’affaires kabiliste et neveu de Patrice Lumumba, le met en rapport avec Juliana Lumumba, la fille du leader défunt. Juliana, qui réside à Kinshasa où elle sympathise secrètement avec l’AFDL (elle est, aujourd’hui, vice-ministre de l’Information dans le gouvernement Kabila), fait parvenir au QG des rebelles à Goma ce qui apparaît comme une offre de dialogue. En retour, Mahele est contacté, tout aussi discrètement sur son téléphone cellulaire, par l’un de ses amis d’enfance, Jean-Baptiste Mulemba.

Ce Mulemba est une figure de l’antimobutisme : ancien porte-parole des gendarmes katangais, ex-propriétaire d’un dancing à Bruxelles (le Cocody) et ancien gérant d’un restaurant africain à Paris, celui qui se fait appeler « Man Elijah » est un militant professionnel, lumumbiste dans l’âme, intelligent et homme de confiance de Kabila. Il a rejoint l’AFDL dès sa formation et cumule les fonctions de conseiller politique du président et de chef des services de renseignement.

 

Après la chute de Kinshasa, il sera nommé par Kabila à la tête de la Commission chargée d’enquêter sur les « biens mal acquis », l’un des postes clés dans l’administration du « nouveau Congo ». Mulemba convainc Mahele de passer, « pour le bien de tous », du dialogue à la collaboration. Mais le général est inquiet : la ligne téléphonique de son Cyrtel n’est pas sûre. Qu’à cela ne tienne. Les Américains, que Mahele tient informés, lui procurent une valise satellitaire « protégée », c’est-à-dire audible par eux seuls. Un jour, le 3 avril très exactement, la sonnerie retentit. A l’autre bout du fil : Laurent-Désiré Kabila.

 

En ce mois d’avril, Lubumbashi et Mbuji Mayi tombent à leur tour. Le 12, Likulia Bolongo, archétype du général d’ordonnance, est nommé Premier ministre en lieu et place de Kengo wa Dondo. Les Français, qui ont changé de cheval au milieu du gué, soutiennent désormais cet ancien professeur de droit de la faculté d’Aix-en-Provence, proche de certains membres des « réseaux Pasqua ». Cinq semaines plus tard, après la chute de Kinshasa, ils l’accueilleront dans leur ambassade et le feront fuir discrètement sur Brazzaville puis, lorsque les troubles éclateront dans la capitale congolaise, vers Paris, via l’opération Pélican.

 

Pour l’instant, Likulia Bolongo croit encore pouvoir jouer sa carte. Il maintient Mahele à son poste et lui confie en outre le portefeuille de la Défense, malgré l’hostilité de Mobutu. Il sait fort bien que la guerre est perdue et sans doute estime-t-il qu’il vaut mieux, en cas de négociations, avoir Mahele avec soi que contre soi. Inexorablement, alors qu’échouent à bord du navire sud-africain l’Outeniqa les pourparlers de la dernière chance, l’AFDL progresse vers Kinshasa.

 

A deux cent cinquante kilomètres à l’est de la capitale, la Division spéciale présidentielle tente un baroud d’honneur autour du verrou de Kenge. La DSP a touché de nouvelles armes, achetées grâce à un don du chef rebelle angolais Jonas Savimbi – on parle de 20 millions de dollars, dont la moitié aurait été détournée par l’entourage de Mobutu -, et bénéficie du renfort d’environ trois mille combattants de l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA).

 

Soudain, c’est la surprise : pour la première fois depuis le début de leur offensive, sept mois auparavant, les troupes de Kabila et leurs conseillers ougandais, rwandais et angolais sont très sérieusement accrochés. Postés sur la barrière naturelle offerte par les rivières Wamba et Bakali, les Zaïrois et leurs alliés déciment des colonnes entières de l’AFDL. Au camp Tshatshi, la famille du maréchal se prend à rêver d’un retournement de situation.

 

Méconnaissance totale du terrain

 

En fait, le handicap majeur des hommes de Kabila est leur méconnaissance totale du terrain : ils ne disposent pas de cartes d’état-major et ignorent tout du dispositif de l’ennemi. Le seul moyen de contourner les positions de la DSP et de l’UNITA est qu’une « cinquième colonne » tapie dans le camp d’en face les renseigne. En deux ou trois appels sur sa ligne protégée, le général Mahele fournit aux chefs militaires de l’AFDL les informations précises qui leur permettent de prendre à revers le dernier carré des mobutistes. Désormais, en ce début de mois de mai 1997, Kinshasa est une ville ouverte.

 

Ce qui peut apparaître comme une trahison majeure en temps de guerre – un commandant en chef fournissant à l’ennemi des renseignements militaires sur son propre dispositif ! – est en fait parfaitement logique et louable aux yeux de Mahele. « Cette armée n’est pas la mienne », a-t-il dit, parlant de la DSP, et dans l’état de déliquescence que connaît alors le Zaïre, où plus personne ne sait très bien qui est avec qui, l’entourage de Mobutu et les généraux ngbandis sont pour lui beaucoup plus dangereux que l’AFDL.

Défendre un clan signifie-t-il défendre la patrie ? Donatien Mahele a tranché : il faut composer avec Kabila, lui faciliter la tâche afin que l’issue soit la plus rapide et la moins sanglante possible. Afin, aussi, de conserver ses propres chances d’influer sur l’après-Mobutu. Jeudi 15 mai au soir, alors que les troupes vaincues à Kenge refluent sur Kinshasa, se joue le dernier acte du règne de Mobutu Sese Seko. Au camp Tshatshi, autour du maréchal épuisé, se tient une première réunion. Il y a là les généraux Likulia Bolongo, Mahele, Nzimbi, Ilunga (ministre de l’Intérieur) et Vungbo (Garde civile).

Mahele, Likulia et Ilunga pressent Mobutu de quitter Kinshasa et de se rendre à Gbadolite : « Nous ne pouvons plus garantir votre sécurité. » Persuadé que le vieux dictateur allait se démettre, le Premier ministre avait fait prévenir la radiotélévision qu’une importante communication du gouvernement serait transmise dans la nuit. Or Mobutu résiste : « Quand on est un militaire, dit-il, ou bien on se rend, ou bien on vous tue, mais on ne fuit pas. » On se sépare sans qu’une décision soit prise. Un peu plus tard, Mobutu convoque une deuxième réunion.

 

Cette fois, ne sont présents que les généraux Ngbandis : Bolozi (gendarmerie), Vungbo, Nzimbi, Wezago, l’adjoint de ce dernier à la tête de la DSP, et, au téléphone, Baramoto. « Il y a des traîtres, il faut les éliminer, constituons une liste », s’emporte l’un des participants. Le maréchal calme le jeu : « J’irai à Gbadolite demain, confie-t-il, prenez vos dispositions. » Il est minuit. Les généraux sortent du camp Tshatshi et se rendent directement au domicile de Baramoto Kpara où une troisième réunion, en présence de la plupart des officiers ngbandis de Kinshasa, se tient jusqu’à 5 heures du matin. On y peaufine la liste de « traîtres » sur laquelle figure, en tête, le général Mahele. Certains s’inquiètent des intentions de Mobutu – « il nous abandonne ! » -, la plupart préparent leur propre fuite vers Brazzaville, de l’autre côté du fleuve.

 

Vendredi 16 mai, 8 heures. Le maréchal et sa famille sont sur l’aéroport de N’djili où un Boeing 737 de la présidence, piloté par le commandant Mukandila, les attend. Mobutu est impatient et furieux. « Où est l’argent ? » tonne-t-il. Depuis la veille une gigantesque opération de ramassage des devises disponibles dans Kinshasa a été lancée. Entre la Banque centrale, la primature et le siège local de la Belgolaise, où ont été entreposés les fonds réunis dans le cadre de la participation forcée des sociétés à l’effort de guerre, une quarantaine de millions de dollars sont ainsi raflés en quelques heures. Le problème est que chacun a pris sa part au passage et que la somme remise en liquide au président est très loin de correspondre à ce qu’il attendait. D’où son courroux.

 

 

 

Mais il faut partir. Au moment de grimper l’échelle de coupée, Bobi Ladawa, l’épouse de Mobutu, se tourne vers Mahele qui, avec d’autres, est présent pour ce dernier départ : « Donat, nous savons ce que vous avez fait ; c’est comme cela que vous remerciez Papa, après tout ce qu’il a fait pour vous ! » Mahele se tait. Mobutu, qui a entendu l’interpellation, se contente de hocher la tête. Il est 9 h 30. Sur ordre du colonel Mutoko, chef de la sécurité rapprochée du maréchal, le commandant Mukandila fait prendre à l’avion une trajectoire de décollage différente de l’ordinaire. On craint un attentat.

 

Meurtre au camp Tshatshi

 

En cette journée fatidique, alors que le Boeing n’est plus qu’un point dans le ciel, chacun rentre chez soi. Objectif : fuir. Les avant-gardes de Kabila ont été signalées à quarante kilomètres, sur la route de Kenge. Le général Mahele regagne son domicile à La Gombe. A 10 heures, il se rend chez le Premier ministre Likulia. Les deux hommes discutent de la façon de faire parvenir de l’argent aux soldats, afin d’éviter un pillage généralisé. A 11 h 30, il est à nouveau chez lui.

 

Le téléphone satellitaire sonne : l’un de ses contacts au sein de l’AFDL l’appelle. Longue conversation. Il s’agit de mettre au point le plan de reddition des FAZ. Mahele, après avoir hésité, convient de gagner Lusaka en Zambie, dans la journée du 17, où il annoncera solennellement à Laurent-Désiré Kabila le ralliement de l’armée zaïroise. Son plan de voyage est élaboré : Brazzaville-Luanda-Lusaka. En milieu d’après-midi, le chef d’état-major se rend une nouvelle fois chez le Premier ministre. Puis revient à La Gombe, d’où il appelle, à Bruxelles, son ami Wilson Omanga : « Je te téléphonerai samedi soir de Lusaka, tout sera fini. » Déjà, Nzimbi et Baramoto ont fui. Kinshasa s’offre aux hommes de Kabila.

Il est 21 heures, en ce jeudi 16 mai 1997, lorsque Likulia Bolongo appelle Mahele. Le Premier ministre, qui s’apprête à trouver refuge à l’ambassade de France, signale au général un début de soulèvement au camp Tshatshi. « La DSP veut sortir et tout piller ! » « J’y vais », répond Mahele. Folie ? Le général se sent investi d’une mission : empêcher la destruction de Kinshasa, éviter un bain de sang. C’est là-dessus, il en est persuadé, qu’il joue son avenir politique. Sans doute pense-t-il aussi que, privés de leur chef, le général.

 

Mahele est chez lui avec son médecin, le Dr Bohulu. La Division Spéciale Présidentielle (DSP) menace de brûler la ville, avant l’entrée des hommes de Kabila. Mahele s’adresse à son médecin en ces termes: “Viens, on va boire cette bouteille de champagne car tu vas m’accompagner au camp Tshatshi… Le camp est dégarni, je pense que cette fois-ci la DSP m’écoutera.” Et d’ajouter: “Qui sait si c’est mon dernier verre avec toi ?”. Le Docteur Bohulu, la peur au ventre, regarde fixement le général et décline l’offre en disant poliment: “En ce moment ça bouge, je préfère rentrer chez moi, pour revenir vous voir demain matin avant la traversée de Brazzaville où vous prendrez l’avion pour Lusaka”. Le général Mahele va rétorquer : “Peureux… tu peux rester. Je m’en vais. A demain”. Il monte au volant de sa voiture ministérielle (une DAEWOO de luxe) et une camionnette d’escorte le suit. Il arrive au camp Tshatshi, la barrière lui est grandement ouverte, mais on interdit l’accès à l’escorte. A sa descente de la voiture, les militaires refusent de lui rendre les honneurs.

Conduisant un groupe de militaires venus à la rencontre du Chef d’Etat-Major, le Général Wezago, commandant second de la DSP interpelle ce dernier: “Mahele, tu as réussi ton coup, que viens-tu faire ici ? Tu es un traître, tu as trahi. Au lieu d’aller faire la guerre, on te voyait jouer au tennis au cercle Elaïs, nous ne recevrons aucun ordre de toi.”. Le Général Mahele lui demande de se calmer: ” Ce n’est pas le moment des reproches, les hommes de Kabila sont à moins de 10 Km de Kinshasa. On n’a pas le choix, toutes les unités devront se rendre, la DSP comprise.” Le commandant en chef des FAZ vient à peine de terminer sa phrase que Wezago se déchaîne. Ivre de colère, il sort son pistolet et, à bout portant, pulvérise la jambe du Général Mahele. Le lieutenant garde du corps qui a tenté d’intervenir est abattu froidement. Profitant de l’obscurité, le général qui n’a pas encore perdu ses réflexes de commando, parvient à se glisser en dessous de sa voiture pour se camoufler. L’autre garde du corps, le fidèle des fidèles, l’Adjudant DENGILE MUJINGA lui, recevra une balle à la jambe. Pour le chef d’État-major, tout semble perdu face à la détermination de ceux qui voulaient en finir une fois pour toute avec celui qu’ils qualifiaient de “Général Kabiliste”. Il faut le retrouver, crient les soldats. “Si non, il va se rendre invisible, comme il a déjà fait à plusieurs occasions”, renchérissent les autres. Quelques minutes de recherche ont suffi pour retrouver le Général sous sa cachette, en dessous de la voiture, en train de prier. Wezago ordonne aux militaires de le sortir de là. Ce dernier s’époumonait à aboyer des ordres kilométriques lorsque l’adjudant Fwani de la DSP sort de la foule et tire trois balles à la nuque du général Mahele qui s’effondre.

Un officier présent, qui a vu mourir le chef d’Etat-major, appelle Mobutu Kongolu (alias Saddam Hussein), pour l’informer de la nouvelle. Ce dernier se rend au camp Tshatshi et trouve le corps du Général baignant de sang. Kongulu téléphone son père qui a déjà fui et lui dit :”Mission accomplie, papa”.

De son côté, informé de la tragique nouvelle par ses services, Laurent Désiré Kabila qui se trouvait à Lubumbashi en attendant sa marche victorieuse sur Kinshasa, n’a eu que ces seuls mots émouvants : “C’est dommage!”.

Le changement de régime, le Général Mahele ne le verra pas, lui qui, finalement, s’était sacrifié pour éviter un bain de sang à Kinshasa.

 

Les soldats perdus de la DSP, dont beaucoup seront abattus le lendemain par les « libérateurs « de l’AFDL ou lynchés par les Kinois, ont perdu la raison.

Vendredi 17 mai. A Kinshasa, c’est la fin d’un monde et le début d’un nouvel ordre. A Gbadolite, c’est la panique. Lorsqu’ils apprennent la nouvelle de l’assassinat de Mahele, les militaires Mbunzas de la garnison toute proche de Kotakoli se soulèvent. Leur objectif : s’emparer de Mobutu et de sa famille et leur faire « payer » l’outrage. Le colonel Mutoko en informe le maréchal : « Il faut partir au plus vite. » « Je suis un militaire, je me battrai jusqu’au bout », rétorque Mobutu. Mutoko lui fait valoir qu’ils n’ont pas d’armes. « Et celles de Savimbi ? » interroge celui qui n’est déjà plus chef de l’Etat, faisant allusion à l’impressionnant stock constitué par le chef de l’UNITA à Gbadolite afin d’échapper à l’opération de désarmement menée en Angola sous les auspices de l’ONU.

 

« Depuis que votre neveu, le major Movoto Sese, les a planquées quelque part en Afrique de l’Ouest avec votre accord, il n’y a plus rien », explique Mutoko. « Alors, c’est la fin », murmure Mobutu. Fuir, mais comment ? Le commandant Mukandila, que le maréchal a envoyé à Brazzaville avec ordre d’en ramener son fils Kongolo, refuse en effet de redécoller de la capitale congolaise pour Gbadolite. Il est, dit-il, lui et son Boeing, à la disposition de nouvelles autorités de son pays. Encore un traître ! Il faudra donc se résoudre à embarquer dans un vieil Antonov cargo, piloté par des Ukrainiens.

 

Le temps presse : la colonne des mutins venus de Kotakoli approche. Le colonel Mutoko veut faire grimper toute la famille dans un blindé, direction l’aéroport. En pleurs, Bobi Ladawa refuse : « Nous ne partirons pas ! » « Avec tout le respect que je vous dois, répond Mutoko, celui qui s’oppose, je l’abats. » L’un après l’autre, Bobi, sa sœur jumelle Kosia, leur frère Fangbi – le mauvais génie des dernières années du mobutisme et quelques autres s’engouffrent dans le véhicule. Reste Mobutu, que son fils Nzanga et Mutoko doivent littéralement traîner.

 

Le blindé roule à tombeau ouvert dans les rues désertes de Gbadolite, puis sur la piste où l’Antonov chauffe ses réacteurs. Par la passerelle ouverte, il entre directement dans le ventre de l’avion. Soudain, quelqu’un crie : « Les voilà ! » Eux, ce sont les Mbunzas de Kotakoli, dont les premiers éléments ont déjà atteint le bâtiment de l’aéroport. Les pilotes font décoller l’Antonov, la peur aux tripes. Des coups de feu claquent. On tire à la Kalachnikov sur l’appareil qui a bien du mal à prendre de l’altitude.

Des impacts de balles déchirent un petit morceau d’aile. En un virage audacieux, l’avion met brusquement cap à l’ouest direction Lomé, Togo. Comme momifié, Mobutu ne dit rien. Puis il murmure une phrase. Son médecin personnel, le docteur Diomi, se penche : « Même les miens me tirent dessus, lui dit le dictateur déchu, je n’ai plus rien à faire dans ce pays, ce n’est plus mon Zaïre. » Puis, le Léopard vaincu se replonge dans son mutisme.

 

Pour beaucoup de Congolais, Mahele reste un exemple de bravoure et est considéré comme un héros de la capitale tandis que le Monde Diplomatique le décrit comme « un vétéran de toutes les guerres de la région ».

 

Avec jeune Afrique  

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